Élections législatives du 17 novembre 2024 au Sénégal : victoire du PASTEF et renforcement de la culture démocratique
Note n° 14, Julio César Dongmo et Mamoudou Gazibo, Novembre 2024
Environ huit mois après son élection et son investiture comme cinquième président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye a annoncé, le 12 septembre 2024, la dissolution de l’Assemblée nationale dominée par les soutiens de son prédécesseur Macky Sall, et l’organisation des élections législatives anticipées le 17 novembre. Cette dissolution, conforme à la lettre et à l’esprit de l’article 87 de la Constitution sénégalaise,[1] est survenue après un boycott du débat d’orientation budgétaire par les députés proches de l’ancien pouvoir et leur rejet de la proposition de suppression du Haut conseil des collectivités territoriales et du Conseil économique, social et environnemental jugés inefficaces et budgétivores par le nouveau pouvoir. Ces divergences profondes ont convaincu le président Faye de la nécessité de « demander au peuple souverain les moyens institutionnels qui [lui] permettront de donner corps à la transformation systémique [qu’il] leur a promise »[2]. Pari réussi!
Avec les 130 sièges obtenus sur 165 possibles, il dispose désormais d’une large majorité parlementaire pour faire passer ses réformes. Bien plus, le gouvernement de son premier ministre Ousmane Sonko n’est plus sous la menace permanente d’une motion de censure. En effet, la dissolution de l’Assemblée nationale à la veille de la déclaration de politique générale du premier ministre était aussi un moyen d’éviter une censure de son gouvernement. Les députés de la coalition ‘‘Benno Bokk Yaakkar’’ soutenant l’ancien président Macky Sall avaient déposé une motion de censure contre le gouvernement Sonko, et l’issue du vote ne faisait aucun doute en raison de leur majorité. En dissolvant l’Assemblée nationale, les députés ne pouvaient plus se réunir conformément à l’article 87 de la Constitution susmentionné, et ce, malgré le maintien de leur statut jusqu’à la tenue de l’élection anticipée.
Au-delà de ces constats, il est intéressant d’envisager les élections législatives du 17 novembre 2024 dans la longue durée en les comparant avec les autres législatives sénégalaises en général et en particulier, celles organisées dans la foulée des deux alternances démocratiques que le pays a connues en en plus de celle de 2023, à savoir celle de 2000 et celle de 2012.
| Année élection | Élections présidentielles | Élections législatives | ||
| Vainqueur (V) – Principal perdant (PP) | Taux de participation | Nombre de sièges obtenus/Ratio nombre de sièges | Taux de participation | |
| 1983 | V : A. Diouf (PS, 83,45%)
PP : A. Wade (PDS, 14,79%) |
56,7% | PS : 111/120 (R=92,5%)
PDS : 8/120 (R=6,6%) |
56,2% |
| 1988 | V : A. Diouf (PS, 73,2%)
PP : A. Wade (PDS, 25,8%) |
58,8% | PS : 103/120 (R=85,8%)
PDS : 17/120 (R=14,1%) |
57,9%
|
| 1993 | V : A. Diouf (PS, 58,4%)
PP : A. Wade (PDS, 32,03%) |
51,46% | PS : 84/120 (R=70%)
PDS : 27/120 (R=22,5%) |
41% |
| 1998 | – | – | PS : 93/141 (R=65,9%)
PDS : 23/141(R=19,1%) |
39,3% |
| 2000 | V : A. Wade (PDS, 58,49%)
PP : A. Diouf (PS, 41,51%) |
60,75% | ||
| 2001 | – | – | Coalition Sopi: 89/120 (R=74,1%)
AFP : 11/120 (R=9,1%) PS : 10/120 (R=8,3%) |
67,4% |
| 2007 | V : A. Wade (PDS, 55,9%)
PP : I. Seck (REWMI, 14,92%) |
70.62% | Coalition Sopi : 131/150 (R=87,3%)
Coalition Takku Defaraat Sénégal : 3/150 (R=2%) |
34,75% |
| 2012 | V : M. Sall (APR, 65,8%)
PP : A. Wade (PDS, 34,2%) |
1er tour : 51,58%
2ème tour : 55% |
Coalition Benno Bokk Yaakkar : 119/150(R=79,3%)
PDS : 12/150 (R=8%) |
36,67% |
| 2017 | – | – | Coalition Benno Bokk Yaakkar: 125/165 (R=75,75%)
Coalition Wattu Senegaal: 19/165 (R=11,5%) |
53,66% |
| 2019 | V: M. Sall (APR, 58,26%)
PP: I. Seck (REWMI, 20,51%) |
66,27% | – | – |
| 2022 | – | – | Coalition Benno Bokk Yaakkar: 82/165 (R=49,7%)
Coalition Yewwi Askan Wi: 56/165 (R=33,9%)
|
46,6% |
| 2024 | V: B.D. Faye (Pastef, 54,28%)
PP: A. Bâ (APR- Yaakkar, 35,79%) |
61,3% | PASTEF: 130/165 (R=78,78%)
Coalition Takku Wallu: 16/165 (R= 9,7%) |
49,72% |
La mise en relation de ces moments électoraux fait ressortir la cristallisation d’une culture électorale marquée par trois constantes au Sénégal.
Première constante : Chaque fois que les Sénégalais ont provoqué par un vote sanction une alternance démocratique, ils ont toujours ensuite donné la majorité parlementaire absolue au nouveau pouvoir. Lors des élections législatives anticipées du 29 avril 2001, la coalition Sopi (« changement ») du nouveau président Abdoulaye Wade avait obtenu 89 sièges sur les 120 en jeu. De même, lors des législatives du 1er juillet 2012 organisées juste après l’accession au pouvoir de Macky Sall, sa coalition Benno Bokk Yaakkar avait obtenu 119 sièges sur les 150 convoités. La victoire du PASTEF avec 130 sièges sur les 165 possibles s’inscrit donc dans la même logique, celle de confirmation du choix de la rupture politique. Toutefois, une attention sur le ratio entre le nombre de sièges obtenus et le nombre total de sièges permet de conclure que la majorité parlementaire obtenue par le PASTEF n’est pas la plus robuste des trois législatures post-alternance démocratique susmentionnées. Avec 79,3% de sièges obtenus, la majorité parlementaire la plus robuste revient à la Coalition Benno Bokk Yaakkar de 2012. Néanmoins, la majorité parlementaire obtenue par le PASTEF est historique dans la mesure où elle est le fait d’un seul parti politique, et non le résultat d’une alliance électorale entre plusieurs partis politiques comme ce fut le cas avec la coalition Benno Bokk Yaakkaren 2012 ou encore la coalition Sopi en 2001. De toute évidence, cette performance électorale du PASTEF est illustrative à la fois de la popularité des acteurs politiques qui l’incarnent en l’occurrence son leader Ousmane Sonko, et de l’acceptation sociale subséquente du pouvoir de Bassirou Diomaye Faye. A contrario, le score électoral de la coalition Takku Wallu (16 sièges) regroupant le PDS et l’APR des anciens présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall témoigne d’une corrélation entre cette légitimité sociale du nouveau pouvoir et le rejet des acteurs qui incarnent l’ancien ordre politique.
À l’observation, les prémisses de ce rejet aux élections législatives remontent à 2022. En effet, la coalition Benno Bokk Yaakkar de Macky Sall est passée de 75,8% de sièges en 2017 (125 sur 165) à 49,7% en 2022 (82 sur 165), soit une perte de 43 sièges[3]. Au même moment, l’on notait déjà une progression électorale de la coalition Yewwi Askan Wi (« Libérer le peuple ») alors dirigée par le leader du PASTEF, Ousmane Sonko; coalition arrivée deuxième avec environ 34% de sièges (56 sur 165) contre seulement 11,5% de sièges (19 sur 165) pour le second de 2017 à savoir la coalition Wattu Senegaal de l’ancien Président Abdoulaye Wade. Sous ce prisme, la large majorité parlementaire obtenue par le PASTEF est le résultat d’une dynamique électorale en marche depuis les législatives du 30 juillet 2022, dynamique qui avait déjà privé le pouvoir en place, celui de Macky Sall, d’une nouvelle majorité absolue[4].
En prenant en compte toutes les législatures depuis l’instauration du multipartisme intégral en 1981, en plus de la majorité parlementaire de Benno Bokk Yaakkar en 2012, trois autres performances électorales aux législatives surpassent celle que vient de faire le PASTEF. Il s’agit des performances électorales du Parti socialiste aux élections législatives de 1983 et de 1988, et de la coalition Sopi aux législatives de 2007. Le Parti socialiste avait obtenu 92,5% de sièges en 1983 (111 sur 120) et 85,8% en 1988 (103 sièges sur 120). La coalition Sopi quant à elle avait raflé 87,5% de sièges en 2007 (131 sur 150)[5]. Il en résulte qu’en termes de robustesse, la nouvelle majorité absolue du PASTEF est la cinquième (sur 10) de toutes les législatures sénégalaises depuis l’instauration du multipartisme intégral par la loi 81-17 du 6 mai 1981 sous Abdou Diouf.
Deuxième constante : Les électeurs Sénégalais accordent plus d’importance à l’élection du président de la République qu’à celle des députés, y compris lorsqu’ils viennent de provoquer une alternance démocratique. À l’exception des législatives de 2001 marquées par un taux de participation de 67,4%, soit environ 6,7 points de plus que le taux de participation de la présidentielle de février-mars 2000 à l’issue de laquelle Abdoulaye Wade a été élu président, les Sénégalais se sont toujours moins mobilisés lors des élections législatives qui suivent l’arrivée d’un nouveau pouvoir. L’on note ici un écart de plus de 11 points entre le taux de participation de l’élection présidentielle du 24 mars 2024 (61,3%) qui a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir et le taux de participation à l’élection législative.
La même dynamique électorale a marqué les élections législatives qui ont suivi l’arrivée au pouvoir des présidents Abdou Diouf et Macky Sall. Seuls 36,7% de Sénégalais inscrits sur les listes électorales ont participé aux législatives du 1er juillet 2012 qui ont consacré la majorité absolue de Benno Bokk Yaakkar, alors qu’ils étaient 55% à porter son leader Macky Sall au pouvoir trois mois plus tôt. De même, seuls 56,2 % d’inscrits ont participé aux législatives du 27 février 1983 contre 56,7 % pour la présidentielle du même jour qui a confirmé le statut présidentiel d’Abdou Diouf[6].Toutefois, l’écart entre les taux de participation des élections présidentielles et celles législatives est insignifiant lorsque les deux élections étaient couplées. C’est le cas des élections couplées de 1983 et 1988. Dans les deux cas, cet écart du taux de participation n’atteint même pas un point (0,5 pour 1983 et 0,9 pour 1988). En revanche, depuis que les deux élections ne sont plus couplées (1993 à aujourd’hui), et exception faite des législatives de 2001 qui ont connu une plus forte participation que la présidentielle de février-mars 2000, la moyenne de l’écart entre les taux de participation des élections présidentielles et des élections législatives qui suivent, est d’environ 19 points.
Troisième constante : Comme lors de nombreuses élections précédentes[7], la tension entre les acteurs en compétition a été intense avant le vote. Le cas le plus emblématique a été l’invite à se venger lancée par Ousmane Sonko à ses soutiens après que certains d’entre eux ont été violement attaqués et blessés par les sympathisants de son concurrent Barthélémy Dias[8]. Mais cette tension est aussitôt retombée après le vote, notamment parce que les perdants ont concédé très vite leur défaite et félicité le gagnant, avant même la proclamation officielle des résultats. C’est le cas notamment de Macky Sall, d’Amadou Bâ et de Barthélemy Dias respectivement tête de liste des coalitions Takku Wallu, Jamm ak njariñ, et Sàmm Sa Kàddu .
En définitive, au-delà de l’écrasante victoire du Pastef, on constate donc au Sénégal un habitus électoral paradoxal en ce sens que le pays se caractérise par des tensions préélectorales auxquelles succèdent une période postélectorale pacifique. Une des explications se trouve dans la capacité à organiser des élections transparentes en dépit de l’intensité des clivages politiques.
Notes
[1] Cet article dispose : « Le président de la République peut, après avoir recueilli l’avis du Premier ministre et celui du président de l’Assemblée nationale, prononcer, par décret, la dissolution de l’Assemblée nationale. Toutefois, la dissolution ne peut intervenir durant les deux premières années de la législature. Le décret de dissolution fixe la date du scrutin pour l’élection des députés. Le scrutin a lieu soixante jours au moins et quatre-vingt-dix jours au plus après la date de publication dudit décret. L’Assemblée nationale dissoute ne peut se réunir. Toutefois, le mandat des députés n’expire qu’à la date de la proclamation de l’élection des membres de la nouvelle Assemblée nationale ».
[2] Extrait de son discours de circonstances.
[3] La coalition était alors conduite par l’ancienne première ministre Aminata Touré.
[4] Avec ses 82 sièges sur 165, sa coalition Benno Bokk Yaakkar avait une majorité relative.
[5] À l’échelle de parti, la performance du PASTEF est la troisième de l’histoire des législatures sénégalaises depuis l’instauration du multipartisme intégral, la coalition Sopi étant une alliance entre le PDS et 13 petits partis politiques. Aussi, le large score de la coalition Sopi en 2007 est lié au boycott de l’élection par les poids lourds de l’opposition en contestation de la non-constitution de listes électorales fiables et de la non-création d’une commission électorale » vraiment indépendante « .
[6] En tant que premier ministre, il a remplacé Léopold Sendar Senghor à sa démission en décembre 1980 conformément à l’article 35 de la Constitution, et a mené son cinquième mandat alors en cours jusqu’à la fin. Cette élection était donc une première étape de confirmation populaire de ce statut de président de la République.
[7] Nous pensons particulièrement ici aux élections présidentielles de 2000, 2012 et 2024 qui ont débouché sur des alternances démocratiques.
[8] Barthélémy Dias et Ousmane Sonko étaient des alliés lors des législatives de 2022 sous la bannière de la coalition Yewwi Askan Wi.
Les auteurs
Julio-César Dongmo, candidat au doctorat, Département de science politique, UdeM
Mamoudou Gazibo, professeur titulaire, Département de science politique, UdeM
Ce contenu a été mis à jour le 12 février 2025 à 9h45.

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