Élections au Somaliland : nouveau président, nouvelle ère ?

Note n° 15, Brendon Novel, Novembre 2024

Le 13 novembre 2024, près de 650 000 électrices et électeurs somalilandais se sont déplacés aux urnes. Abdirahman Mohamed Abdullahi, dit « Irro », et candidat du principal parti d’opposition, a réuni 64 % des suffrages. Sa victoire n’a fait l’objet d’aucune contestation.

Il succède donc à Muse Bihi Abdi à la tête du Somaliland, un État autoproclamé indépendant du reste de la Somalie depuis 1991, mais qu’aucun autre pays au monde ne reconnait. Si ces élections se sont bien déroulées, de manière ouverte et transparente, la campagne a été d’une intensité inhabituelle. Le parti d’opposition victorieux, le Waddani, s’est inscrit en « rupture » avec le Kulmiye au pouvoir depuis 14 ans, tant sur les questions intérieures qu’en matière de politique étrangère.

Irro s’est présenté comme le candidat de la réconciliation nationale alors que les tensions claniques croissent – en plus des difficultés économiques. Il s’est également érigé comme le candidat de l’apaisement avec les voisins du Somaliland. La signature d’un Memorandum of Understanding (MoU) entre le président défait Muse Bihi Abdi et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 1er janvier 2024, a en effet entraîné une série de réactions régionales hostiles. Ce protocole d’accord est avant tout inacceptable pour la Somalie dans la mesure où l’Éthiopie a promis de reconnaître le Somaliland. Le gouvernement somalien considère toujours ce territoire comme l’une de ses provinces, bien qu’il n’y ait plus aucun contrôle effectif depuis 1991. Irro devra donc inévitablement se distancier de cet accord s’il souhaite reprendre langue avec Mogadiscio et pour faire baisser le niveau des tensions dans la région. Dans l’immédiat, il est permis d’en douter. Les orientations d’Irro demeurent également incertaines à un niveau plus international. Bien qu’il ait laissé entendre qu’il adopterait une approche légèrement moins tournée vers l’Occident que son prédécesseur, la perspective d’une administration Trump favorable à la reconnaissance du Somaliland pourrait en fait le rapprocher plus encore de Washington.

 

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Un bon déroulement malgré les défis

Depuis la proclamation de l’indépendance du Somaliland en 1991 et l’introduction du multipartisme en 2002, quatre élections présidentielles ont été organisées. Un mandat y est normalement de cinq ans. Les autorités ont toutefois retardé de deux ans les scrutins prévus en 2008 et 2015. De même, elles ont reporté les élections du 13 novembre dernier, initialement programmées pour 2022, en dépit de la colère de l’opposition et des manifestations qui ont fait plusieurs morts[1].

 

Régions et districts électoraux du Somaliland

Source : Somaliland National Electoral Commission (NEC), https://x.com/SLNECHQ/status/1603435449229447168

Bien que tardif, le scrutin a finalement eu lieu dans de bonnes conditions, sans heurts majeurs. C’est en tout cas ce dont ont attesté les nombreux observateurs internationaux sur place[2]. La possibilité de voter a cependant été restreinte dans l’est du pays. La situation sécuritaire y demeure en effet délicate. Les forces armées somalilandaise ont perdu le contrôle d’une portion du territoire en 2023 dans la région orientale du Sool. Seul l’un de ses quatre districts, celui de « Caynabo », situé à l’ouest, a pu accueillir des bureaux de vote[3]. Le scrutin n’a également pas pu se tenir dans la ville de Buuhoodle au sud-est de la province du Togdheer. Enfin, les élections ont été entravées ou n’ont tout simplement pas eu lieu dans l’est du Sanaag, dans les districts de Laasqoray, Badhan et Dharar. Ces territoires, frontaliers de la région somalienne du Puntland, sont toutefois très peu peuplés.

Le 13 novembre dernier, les électeurs ont aussi voté pour le renouvellement des trois partis politiques somalilandais. La constitution est ainsi faite que seuls trois partis peuvent exister simultanément. Tous les 10 ans, ils sont néanmoins tenus de se soumettre au vote populaire pour renouveler leur licence. Le Kulmiye et le Waddani y sont parvenus. En revanche, le parti UCID (« Pour la justice et le développement ») – dont le leader Faysal Ali Warabe n’a obtenu que 1% des voix face à Irro et Muse Bihi Abdi – a cédé sa place au parti KAAH (« Alliance pour l’équité et le développement »).

 

Effritement de l’électorat du Kulmiye au profit du Waddani

Les électeurs ont infligé un revers au parti Kulmiye, au pouvoir depuis 2010. Les dérives autoritaires de l’administration de Muse Bihi Abdi, combinées aux difficultés économiques croissantes (inflation, chômage, pauvreté), ont alimenté un profond sentiment de lassitude. Ahmed Mohamed Mohamoud ‘Silanyo’, élu en 2010, a initialement porté au pouvoir le Kulmiye dont il est le fondateur, avant de céder sa place à Muse Bihi Abdi en 2017. Coïncidence tragique : Silanyo est décédé le 15 novembre dernier[4], deux jours après les élections, marquant symboliquement la fin de l’« ère » Kulmiye.

Source : Caricature publiée le 22 octobre 2024 par le dessinateur « Amin Arts ». Le président sortant Muse Bihi Abdi y est représenté avec un drapeau de son parti le Kulmiye. Sa désintégration physique évoque l’effritement de son électorat[5].

La Commission électorale nationale n’a pas encore officiellement rendu publics les détails du scrutin. Des résultats provisoires semblent toutefois suggérer que le Kulmiye conserve une certaine influence dans les régions du « Maroodi-Jeex » et du « Saaxil »[6], respectivement celle de la capitale Hargeisa et de la ville portuaire de Berbera – le poumon économique du pays. Malgré sa défaite, Muse Bihi Abdi y aurait obtenu légèrement plus de voix qu’Irro. La présence notable du sous-clan « Habr Awal » dans ces territoires explique en partie ces résultats. Pilier électoral du Kulmiye, ses membres appartiennent au clan somali « Isaaq » dont environ 80% des cinq millions d’habitants du Somaliland font partie.

 

Répartition géographique des clans en Somalie

Source : https://africanlegalstudies.blog/2021/06/25/the-4-5-system-an-instrument-of-exclusion/

Au Somaliland, les dynamiques politiques restent étroitement liées aux affiliations claniques. Muse Bihi Abdi, issu des Habr Awal (et tout particulièrement du sous-sous-clan des « Sa’ad Muse »), incarne ce lien et le poids politico-clanique du Kulmiye dans les régions du Saaxil et du Maroodi-Jeex. Néanmoins, cette influence, dorénavant relative, a été largement surpassée par celle du Waddani qui est parvenu à développer sa base électorale au sein de la majorité Isaaq (principalement établie dans le centre du pays) et des minorités non-Isaaq (à l’est et à l’ouest).

 

Principaux sous-clans Isaaq

Source: Mark Bradbury, Becoming Somaliland (Bloomington: Indiana University Press, 2008), 257.

L’électorat du Waddani repose à l’origine sur les « Habr Garhajis/Habr Yunis », un sous-clan Isaaq dont est issu le président élu Irro. Les défections enregistrées dans les rangs du Kulmiye ces derniers temps lui ont toutefois permis d’étendre son influence à d’autres branches Isaaq. En 2021 déjà, le Waddani nommait Hersi Ali Hassan (venu du Kulmiye) à la tête du parti. Issu du sous-clan « Habr Je’lo », Hersi a sans doute amené avec lui une partie de ses membres. L’élargissement de la base électorale du Waddani aux Habr Je’lo s’est accéléré en août 2024, quand le parti s’est allié à l’association politique KAAH dirigée par Mohamoud Hashi Abdi, lui-même membre de ce clan[7].

Autre fait notable : le Waddani semble avoir remporté la grande majorité des suffrages dans les provinces dites « périphériques » peuplées de clans minoritaires non-Isaaq, où le Kulmiye enregistrerait des résultats très faibles. Dans ces régions, le sentiment de marginalisation politique et économique par le pouvoir central est particulièrement prononcé. Pour y répondre, le parti d’opposition a adopté un ton inclusif et a promis à leurs habitants des réformes démocratiques. Dans l’Awdal, à l’ouest du pays, le Waddani a notamment gagné le soutien de nombreux électeurs issus des clans minoritaires non-Isaaq « Issa » et « Gadabuursi ». Abdirahman Abdillahi Ismail ‘Sayli’i’, pourtant vice-président depuis 2010 sous Silanyo et Muse Bihi Abdi, et lui-même Gadabuursi, s’est rallié à Irro trois jours avant le scrutin du 13 novembre[8]. Ce retournement a sans doute contribué à inciter une partie de son clan à l’imiter. Enfin, Irro est parvenu à séduire dans le Sanaag et le Sool, bien que le déroulement du scrutin y ait été limité. Ces deux régions sont peuplées d’individus issus des clans « Dhulbahante » et « Warsangeli », minoritaires au Somaliland.

 

Les réussites de la campagne du Waddani

Ses cadres et militants ont reproché au Kulmiye un exercice du pouvoir qui n’aurait fait que croître les divisions claniques. De fait, elles se sont accentuées ces dernières années, particulièrement à l’est du pays où la colère envers l’administration sortante est forte et nourrie d’un sentiment de concentration du pouvoir à Hargeisa. En 2023, un conflit meurtrier y a d’ailleurs éclaté entre le pouvoir central et une insurrection armée pro-Mogadiscio à l’affiliation clanique Dhulbahante, distincte de la majorité Isaaq dans le pays. Au-delà de la rhétorique réconciliatrice du Waddani, son alliance avec l’association politique KAAH – dont une partie des soutiens se trouvent à l’est – a crédibilisé sa promesse d’une meilleure intégration des clans et des régions orientales. Reste à voir comment Irro s’y prendra concrètement pour qu’elle se matérialise et pour mettre fin aux affrontements.

En outre, les questions économiques ont occupé une place centrale dans la campagne du Waddani. Le parti a tiré profit d’une grande frustration à l’égard du Kulmiye qui, depuis 14 ans au pouvoir, a été confronté à de nombreuses crises. Les sécheresses répétées, la pandémie de Covid-19, l’incendie dévastateur de l’immense marché Waheen et d’autres défis ont aggravé la situation économique du pays.

 

Les limites de la campagne du Kulmiye

Muse Bihi Abdi a évidemment mis l’accent sur les succès de son administration à l’international. Il s’est félicité des liens tissés avec des pays de tous les continents, comme les Émirats arabes unis, la Guinée, Taïwan, etc. Ces autosatisfecits se sont néanmoins heurtés au constat suivant : l’accord conclu avec l’Éthiopie n’a, à ce jour, débouché sur aucune avancée concrète permettant d’entrevoir une reconnaissance prochaine du Somaliland par Addis-Abeba. Près d’un an après sa signature, le Premier ministre éthiopien continue d’entretenir un certain flou.

Le parti d’opposition Waddani s’est évidemment engouffré dans cette brèche. Ses cadres n’ont cessé de souligner l’incapacité du gouvernement à conclure des accords économiques et commerciaux qui soient véritablement profitables au Somaliland.

 

L’ambiguïté du Waddani sur l’accord avec l’Éthiopie

Les cadres du Waddani n’ont pas contesté le principe même de l’accord dans la mesure où il permettrait, à terme, la reconnaissance du Somaliland. Cet objectif reste partagé par tous les partis politiques. Ils ont en revanche pointé le manque de transparence du Kulmiye. Depuis longtemps déjà, l’opposition accuse l’administration de Muse Bihi Abdi d’opacité et d’un exercice autoritaire du pouvoir. De fait, le protocole d’accord du 1er janvier 2024 n’a toujours pas été rendu public. Pourtant, au lendemain de sa signature, le Waddani exigeait qu’il soit soumis au parlement pour ratification. Au cours de la campagne présidentielle, les cadres du Waddani ont indiqué – assez vaguement – qu’ils n’approuveraient qu’un texte qui satisfasse les « intérêts à long-terme » du Somaliland[9].

Ce flou a également été entretenu à des fins d’apaisement régional. Le MoU a en effet provoqué d’importants remous. Toujours sans dire qu’ils l’abandonneraient, le Waddani a regretté ses effets néfastes sur les relations du Somaliland avec son voisin djiboutien (très opposé à l’accord). Par ailleurs, la virulence de la réaction de la Somalie a pris des proportions qui dépassent le cadre strictement somalien pour entraîner une escalade géopolitique régionale mortifère. De manière à baisser le niveau de tension, des cadres du Waddani auraient laissé entendre qu’un dialogue pourrait être rétabli avec la Somalie.

L’abandon de l’accord reste toutefois une exigence non-négociable du gouvernement somalien à la reprise de toute discussion. Mogadiscio refuse que sa région du « nord-ouest » soit reconnue comme un État indépendant. Il est peu probable qu’Irro cède à cette demande, en tout cas pas dans l’immédiat. Cependant, l’absence de progrès concrets avec l’Éthiopie sur l’accord pourrait à terme l’y résigner.

 

La politique étrangère d’Irro : moins occidentalo-centrée ?

Le tropisme pro-Somaliland[10] qui semble se dessiner dans l’administration Trump II pourrait inciter Irro à redoubler d’initiatives diplomatiques auprès de Washington, dans la continuité de celles déjà initiées par Muse Bihi Abdi. Pendant tout son mandat, le président sortant a très clairement privilégié les partenaires « traditionnels » du Somaliland, notamment occidentaux, dans l’espoir de voir son pays enfin reconnu. En mars 2022, Bihi a effectué une visite de deux semaines aux États-Unis au cours de laquelle il s’est rendu dans la très conservatrice Heritage Foundation. Les membres de cet institut, très proches de l’entourage de Donald Trump, pourraient inviter le nouveau président à reconnaître le Somaliland. C’est en tout cas ce que leur « projet 2025 » préconise afin de lutter contre l’influence chinoise en Afrique[11].

Pendant la campagne présidentielle, le Waddani a toutefois laissé entendre qu’il chercherait à élargir les horizons diplomatiques du Somaliland. Irro pourrait ainsi tenter de multiplier les liens de son pays avec ceux du « Sud global ». S’il devrait préserver de bonnes relations avec les États-Unis, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis, l’orientation pro-Taïwan de l’administration Bihi depuis 2020 pourrait être questionnée. Des doutes ont été exprimés sur l’intérêt pour le Somaliland d’antagoniser la Chine. Pour certains, Pékin est vu comme un potentiel partenaire de taille. La possibilité d’un retournement sur cette question demeure toutefois incertaine. Vu d’Hargeisa, Beijing reste (trop) proche de Mogadiscio. Par ailleurs, Irro prendrait le risque de s’aliéner une administration Trump possiblement amie, mais déterminée à contrer l’influence chinoise dans la région.

 

Notes

[1] Daud Yussuf et Abdi Sheikh, « At least five people killed, 100 hurt in Somaliland protests », Reuters, 12 août 2022, https://www.reuters.com/world/africa/least-five-people-killed-100-hurt-somaliland-protests-2022-08-12/.

[2] Lire par exemple Abdirahman Khalif, « Kenya’s Election Observer Team Lauds Somaliland’s Polls, Says Process Free and Fair », The Eastleigh Voice News, 18 novembre 2024, https://eastleighvoice.co.ke/regional/90430/kenya&

[3] « Somaliland’s Electoral Milestone: 1.3 Million Voters Set For Historic November Polls », 23 avril 2024, https://saxafimedia.com/somaliland-electoral-1-3-million-voters-november/.

[4] « Silanyo Passes Away as Somaliland Awaits Election Outcome », Garowe Online, 16 novembre 2024, https://garoweonline.com/en/news/somalia/silanyo-passes-away-as-somaliland-awaits-election-outcome.

[5] Voir https://x.com/AminAmirArts/status/1848929412642714078/photo/1

[6] Pour les résultats provisoires, mais non-confirmés par la NEC, voir https://x.com/RAbdiAnalyst/status/1858750815835464138

[7] « Muxuu heshiiska isbahaysi ee Waddani iyo Kaah ka beddeli karaa saaxada Tartanka doorashooyinka Somaliland », BBC News Somali, 4 août 2024, https://www.bbc.com/somali/articles/c9788pqr65lo.

[8] « Somaliland Vice President Breaks Ranks to Back Opposition Waddani Party Ahead of Election », Hiiraan Online, 11 novembre 2024, http://www.hiiraan.com/news4/2024/nov/198875/somaliland_vice_president_breaks_ranks_to_back_opposition_waddani_party_ahead_of_election.aspx.

[9] « “We Will Make an Informed View of the [MoU] Based on Somaliland’s Long-Term Interest » – Somaliland Opposition Leader », Addis Standard, 28 octobre 2024, https://addisstandard.com/we-will-make-an-informed-view-of-the-mou-based-on-somalilands-long-term-interest-somaliland-opposition-leader/.

[10] David Maddox, « Trump Set to Recognise African State as Official Country, Says Ex-Tory Minister », The Independent, 19 novembre 2024, https://www.independent.co.uk/news/uk/politics/trump-somaliland-new-country-gavin-williamson-b2648376.html.

[11] « Mandate for Leadership 2025: The Conservative Promise » (The Heritage Foundation, 2023), 186, https://static.project2025.org/2025_MandateForLeadership_FULL.pdf.

L’auteur:

Brendon Novel, candidat au doctorat, Département de science politique, UdeM

Ce contenu a été mis à jour le 12 février 2025 à 9h46.

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