Intelligence artificielle et souveraineté numérique : comment l’Afrique peut-elle éviter la cybercolonisation ?
Digital world globe, concept of global network and connectivity on Earth, high speed data transfer and cyber technology, information exchange and international telecommunication
Note n° 17, Rim Tahri, Mai 2025
L’Intelligence Artificielle (IA) se positionne comme une technologie de pointe, promise à redessiner en profondeur le paysage économique mondial. En Afrique, son potentiel pour le développement est de plus en plus exploré et ses technologies sont vues comme un levier important pour l’Afrique « qui a connu la croissance d’utilisateurs mobiles la plus forte (soit +5.6% par rapport à 2019) » (Badaoui, Najah, 2021) . Des estimations suggèrent même que l’IA pourrait ajouter 1200 milliards de dollars à l’économie africaine d’ici 2030 (Africa 24, 2025). Malgré un regain d’intérêt marqué ces dernières années, les pays africains sont confrontés à des défis substantiels dans son adoption et son intégration, notamment en raison d’inégalités structurelles et de fractures numériques persistantes. Sur le plan politique, cela nécessite une volonté politique forte et l’élaboration de stratégies nationales et continentales car « Une réglementation locale est cruciale pour encadrer l’utilisation de l’IA de manière réaliste. » (Allen, 2024). Sur le plan économique, l’IA nécessite des investissements massifs et concertés de la part des gouvernements et du secteur privé africains tandis que socialement, il est indispensable de renforcer les capacités humaines en développant les compétences et les talents en IA à tous les niveaux, notamment l’éducation et la recherche (Union africaine, 2024). Nous nous demandons donc : Comment l’Afrique peut-elle développer l’IA sans subir une nouvelle forme de cybercolonisation ? Nous allons d’abord analyser le potentiel de l’IA en Afrique, puis ses obstacles au développement pour enchainer avec les risques de cybercolonisation, les différents progrès réalisés et enfin, les stratégies et pistes d’actions en cours.
Le potentiel de l’IA en Afrique : opportunités et contexte d’émergence
Le mathématicien Cédric Villani définit le concept de cybercolonisation comme « l’exploitation de ressources locales par des systèmes qui attirent la valeur ajoutée vers leur propre économie, à l’instar des grandes plateformes technologiques » (Badaoui, Najah, 2021), soulignant d’emblée que l’écosystème numérique, bien que porteur de promesses et d’opportunités, n’est pas sans risques pour le continent africain. L’IA est ainsi perçue comme un levier de développement important pour l’Afrique. Son impact potentiel dépasse les frontières des industries, redéfinissant la gouvernance et les secteurs «porteurs de l’économie africaine, tels que la santé, l’éducation, l’agriculture ou encore la sécurité nationale » (Badaoui, Najah, 2021). Par exemple, dans le domaine de la santé, l’IA est perçue comme une opportunité pour aider le personnel médical (Yameogo, 2021) et même un facteur de développement. Au Ghana, une start-up appelée « Mpharma » a créé une plateforme alimentée par l’IA pour aider les pharmaciens et les médecins dans le diagnostic et la prescription de médicaments. Au-delà de la santé, l’IA est envisagée dans de nombreux autres domaines (Azaroual, 2024). Dans l’agriculture, des plateformes de données en Afrique facilitent l’accès à des informations cruciales pour les agriculteurs, conduisant à une amélioration des rendements. Le secteur financier bénéficie également de l’IA, notamment pour l’amélioration de la sécurité des transactions et la détection des risques. En Afrique du Sud, une startup a développé une plateforme alimentée par l’IA qui aide les institutions financières à réaliser une vérification plus précise et sécurisée de l’identité de leurs clients. De ce fait, l’implantation de l’IA en Afrique et les innovations qui en découlent sont des enjeux qui impliquent plusieurs acteurs de manière générale tels que «les décideurs politiques, les universités, les grandes entreprises, les startups et les partenariats multi-acteurs » (Azaroual, 2024)
Les obstacles au développement de l’IA sur le continent
Le développement de l’IA en Afrique ne se fait pas sans défis. Dans un premier temps, on observe une disparité entre les régions africaines en termes d’études et de recherche menées par des équipes locales, avec « une avancée majeure pour certains pays et un démarrage difficile pour d’autres » (Yameogo, 2021). Un classement de Government AI Readiness Index 2023 basé sur 39 indicateurs montre une hiérarchie claire parmi les pays africains en matière de préparation à l’adoption de l’IA. L’Île Maurice, l’Égypte, et l’Afrique du Sud se situent en tête du classement africain, tandis que d’autres pays comme la Côte d’Ivoire et l’Éthiopie sont classés beaucoup plus bas (Azaroual, 2024). Aucune nation africaine ne figure parmi les 50 premiers pays au niveau mondial pour la préparation gouvernementale à l’IA. S’il y a une forte utilisation des méthodes de machine learning et de deep learning, il y a une faible disponibilité de données d’entraînement et de test. Le manque de plateformes informatiques puissantes, d’accès fiable à l’électricité, à la connectivité haut débit et aux ressources de calcul constitue un frein majeur (Union africaine, 2024). Sans données et avec une pénurie de data centers il est difficile de faire des avancées en IA. Ainsi, « Le continent héberge moins de 2 % de ces équipements indispensables pour traiter les masses de données qui nourrissent les applications basées sur l’IA » (de Vergès, 2025). À cela s’ajoute la faiblesse des investissements dans la recherche et le développement en IA sur qui limite la croissance de l’innovation locale et la capacité du continent à générer des innovations pertinentes pour ses besoins spécifiques (Azaroual, 2024). Il y a également un manque de compétences et de formation en IA à tous les niveaux. Avec une rareté de développeurs possédant les compétences appropriées, les universités manquent souvent des ressources nécessaires pour offrir des programmes de qualité (Union africaine, 2024). Une importante part des données africaines est stockée et exploitée en dehors du continent (Kiyindou et al., 2022). L’Afrique est confrontée au défi d’attirer et de retenir les talents dans un contexte de forte demande mondiale, ce qui contribue à la fuite des cerveaux et limite l’échange de connaissances.
Dans ce contexte, une gouvernance efficace est essentielle pour assurer un développement de l’IA qui serve les objectifs de l’Afrique et protège les populations. Elle peut être utilisée pour diffuser de la désinformation, des fausses nouvelles, de la haine, ainsi que pour la surveillance illégale ; utilisations qui peuvent menacer la crédibilité des processus démocratiques et exacerber les tensions (Union africaine, 2024). C’est le cas de par exemple du recours au Cambridge Analytica au moment des élections au Kenya et au Nigéria (Badaoui, Najah, 2021) qui comporte des risques importants en termes de sécurité et de stabilité.
Les risques de la cybercolonisation liés à l’IA en Afrique
En Afrique, on assiste souvent à l’importation de systèmes d’IA conçus à partir de données biaisées, souvent issues de contextes étrangers et élaborés par des équipes peu représentatives. Ces technologies sont appliquées sur le continent sans adaptation locale et peuvent reproduire voire accentuer les inégalités sociales existantes. En effet, « AI systems and tools tend to impact social groups through algorithmic bias and data imbalance » (Mengesha et al., 2024). Ce biais algorithmique touche particulièrement les femmes, les personnes en situation de handicap et d’autres groupes marginalisés, rendant les solutions d’IA non seulement inadaptées, mais potentiellement nuisibles pour les populations locales.
Plus grave, le développement et le déploiement de l’IA en Afrique pourraient mener à une forme de cybercolonisation notamment par des puissances étrangères (Miailhe, 2018) et la captation de la valeur ajoutée par les grandes plateformes étrangères (Miailhe, 2018). L’Afrique génère un potentiel considérable de données du fait de l’augmentation du nombre d’utilisateurs d’Internet et de téléphones mobiles mais dispose de peu de capacités lui permettant de protéger ou d’exploiter ses propres données. La propagation de la désinformation à grande échelle via des outils d’IA générative entraine des conséquences socio-économiques et politiques significatives (Azaroual, 2024). En outre, des campagnes de désinformation étrangères peuvent jouer un rôle non négligeable sur l’opinion publique et la confiance envers les institutions notamment sur le « type d’information ou de contenu qu’une personne souhaite voir, aux libertés perdues et à la question de savoir si les décisions sont prises en toute indépendance » (Union Africaine, 2024).
Pour ces raisons, la collecte et le traitement de grandes quantités de données personnelles par les systèmes d’IA soulèvent de vives inquiétudes en Afrique quant aux atteintes à la vie privée et à l’usage non autorisé d’informations sensibles. Dans de nombreux pays, les cadres juridiques en matière de protection des données sont encore insuffisants, mal appliqués ou inexistants, ce qui rend le continent particulièrement vulnérable à l’exploitation numérique par des acteurs externes. Il en résulte une dépendance technologique accrue si les solutions d’IA sont principalement développées et contrôlées par des acteurs externes. Des acteurs mondiaux, souvent issus de grandes plateformes numériques, dominent le domaine de l’IA, qui s’appuie sur des infrastructures critiques comme les centres de données et les câbles sous-marins. En les construisant et en les contrôlant en Afrique, ils créent une dépendance qui permet l’exploitation accrue des données générées sur le continent, dont la valeur est alors captée par des économies étrangères. Par exemple, en mai 2018 Facebook a lancé NG_Hub, un incubateur situé dans la Yabacon Valley dans la périphérie de Lagos, au Nigeria. L’objectif était de contribuer à la création d’une véritable communauté technologique dans le pays. Quelques semaines plus tard, en juin, c’est Google qui a annoncé l’ouverture d’un centre de recherche en intelligence artificielle à Accra, au Ghana. On comprend pourquoi « pour Mark Zuckerberg et ses petits camarades, l’Afrique est devenue un Far East à conquérir » (Olivier, Ballong, 2018).
Des progrès en vue
Malgré tous les obstacles cités, une volonté croissante d’intégrer ces technologies émerge sur le continent, notamment à travers certaines initiatives isolées. L’Afrique a connu ces dernières années une croissance importante dans la conception d’applications et d’outils d’Intelligence Artificielle. Outre ceux en tête du peloton cités plus haut, certains pays africains se positionnent comme des hubs technologiques, attirant des investissements croissants, comme le Nigéria et le Kenya (Azaroual, 2024). L’intégration de l’IA dans les plans de développement nationaux prend également de l’ampleur. En effet, selon le Centre de droit de la propriété intellectuelle et des technologies de l’information, plus de 2 400 organisations travaillent sur l’innovation en IA et parmi elles, 41 % sont des startups opérant dans divers secteurs(Union Africaine, 2024). Selon la même source, l’intérêt pour l’IA comme facteur de développement social et économique de l’Afrique a suscité un intérêt croissant ces dernières années. Le nombre de pays disposant d’une loi sur la protection des données a plus que doublé au cours de la dernière décennie, et un tiers de ces lois ont été adoptées au cours des cinq dernières années. Des initiatives comme celle du Port Autonome d’Abidjan qui a choisi d’intégrer l’intelligence artificielle dans ses activités afin de devenir un « Smart Port » plus attractif, innovant et compétitif illustrent cette dynamique de transformation qui vise à répondre à la fois à des objectifs économiques et écologiques (Correa, 2024).
Stratégies et pistes d’action
Pour prévenir la cybercolonisation et renforcer la souveraineté numérique dans un contexte où « Les grandes puissances […] se livrent un combat sans merci pour perfectionner leurs outils à base d’IA et dominer le monde » (Badaoui, Najah, 2021), il est impératif que les pays africains développent des stratégies ambitieuses et adaptées à leurs réalités. Cela passe d’abord par un investissement massif dans la recherche et les infrastructures locales pour éviter les disparités évoquées plus tôt. Le Sénégal tout comme l’Afrique du Sud et la Côte d’ivoire ont acquis un supercalculateur, soulignant ainsi le besoin pour les acteurs africains de développer leurs propres infrastructures pour garantir leur souveraineté alors qu’environ 10 % seulement de la demande en centres de données est actuellement satisfaite localement (Kiyindou, 2022).
Dans cette perspective, « les dirigeants africains, les acteurs de l’innovation en Afriques et les sociétés civiles africaines doivent s’attacher à travailler la réplicabilité des innovations technologiques africaines […] afin que lesdites innovations participent réellement à son développement » (Pira, 2022). Cela suppose une plus forte implication des dirigeants et des chercheurs africains dans le développement de solutions adaptées aux contextes locaux, par et pour les Africains de manière éthique et équitable. En 2020, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a lancé une commission présidentielle dédiée à la quatrième révolution industrielle, incluant les technologies liées à l’intelligence artificielle. Il y exprimait son ambition que d’ici 2030, l’Afrique du Sud ait pleinement tiré parti de l’innovation technologique et ce, en adoptant des réglementations pour améliorer la prospérité sociale et économique (Allen, 2024).
Enfin, pour que l’Afrique ait une autonomie propre quant à l’arrivée de l’IA, il ne faut pas sous-estimer le rôle de l’éducation, d’un système politique inclusif avec un accès facile aux infrastructures scientifiques (de Vergès, 2025). Par exemple en Égypte, le gouvernement souhaite introduire l’IA et la programmation dans les cours au secondaire pour «adapter son programme éducatif aux normes de pays plus développés » (Ngono Atangana, 2024). Ces efforts marquent une étape essentielle vers une souveraineté numérique durable et inclusive en Afrique.
On peut conclure en disant que l’IA représente une vraie opportunité pour l’Afrique, mais aussi un danger si elle est développée sans stratégie locale. Le continent doit pouvoir maîtriser cette technologie pour qu’elle serve ses propres intérêts et non ceux des grandes puissances technologiques. Pour que cette opportunité ne se transforme pas en nouvelle forme de dépendance, il faudra non seulement des politiques publiques audacieuses, mais aussi une mobilisation continue des sociétés civiles, des chercheurs et des acteurs économiques africains. Des initiatives comme la mise en place de la Smart Africa qui allie 40 pays africains pour promouvoir les nouvelles technologies et l’inclusion de plusieurs pays du Sud lors du Sommet pour l’action sur l’IA à Paris vont dans le bon sens. L’enjeu dépasse en effet la simple innovation technologique : il s’agit de souveraineté, de justice sociale et de dignité numérique pour les générations futures car « l’IA contribuera à déterminer l’ordre international des décennies à venir » (Miailhe, 2018). L’Afrique fait donc face au défi de faire decette technologie un véritable moteur maitrisé de son développement.
Bibliographie
Africa 24. 2025. « L’Afrique accélère son inclusion à l’intelligence artificielle ». Diffusé le 22 février 2025. Vidéo YouTube.
Allen, Karen. 2024. « Réglementer l’IA en Afrique du Sud : un enjeu de sécurité humaine ». Institut d’études de sécurité, 16 décembre 2024. https://issafrica.org/fr/iss-today/reglementer-l-ia-en-afrique-du-sud-un-enjeu-de-securite-humaine
Azaroual, Fahd. 2024. « L’Intelligence Artificielle en Afrique : défis et opportunités ». Policy Brief.https://www.policycenter.ma/sites/default/files/2024-05/PB_23_24%20%28Azeroual%29.pdf
Badaoui, Saad et Redouan Najah. 2021. « Intelligence artificielle et cyber-colonisation : implications sur l’Afrique ». Policy Center for the New South. https://www.policycenter.ma/sites/default/files/PP_21-03_Badaoui-Najah.pdf.
Correa, Patrice. 2024. « L’Afrique entre dans l’intelligence artificielle ». Communication, technologies et développement, 15. https://journals.openedition.org/ctd/10963
De Vergès, Marie. 2025. « Malgré son retard sur l’IA, l’Afrique ne veut pas rester en marge de la révolution technologique ». Le Monde, 11 février 2025. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/02/11/intelligence-artificielle-malgre-son-retard-l-afrique-ne-veut-pas-rester-en-marge-de-la-revolution-technologique_6542407_3212.html
Kiyindou Alain, Gilbert Capo-Chichi et Kossi Amessinou. 2022. « Intelligence Artificielle et mobilité en Afrique subsaharienne : contribution à l’analyse des applications du domaine des transports et de la logistique ». Tic & société, 16 (1). https://journals.openedition.org/ticetsociete/7359
Mengesha, Getachew Hailemariam, Elefelious Getachew Belay, and Rachel Adams. 2024. « Social Justice Considerations in Developing and Deploying AI in Africa. » Data & Policy 6. https://www.cambridge.org/core/journals/data-and-policy/article/social-justice-considerations-in-develo**-and-deploying-ai-in-africa/76365EAB012A48483F41F34CBA37848D
Miailhe, Nicolas. 2018. « Géopolitique de L’intelligence Artificielle : Le Retour des Empires ». Politique étrangère 3, 105-117. https://doi.org/10.3917/pe.183.0105.
Ngono Atangana, Vanessa. 2024. « L’Egypte veut introduire l’IA et la programmation au cours secondaire en 2025 ». 2024. Agence Ecofin, 07 novembre 2024.
Olivier, Mathieu et Stéphane Ballong. 2018. « Gafam : l’Afrique face aux géants du Web ». Jeuneafrique, 16 août 2018. https://www.jeuneafrique.com/mag/614444/societe/gafam-lafrique-face-aux-geants-du-web/
Pira, Kouassi Touffouo Frederic. 2022. « Vulgarisation des théories d’adoption et d’appropriation des innovations technologiques pour une intelligence artificielle africaine ». Communication, technologies et développement. https://journals.openedition.org/ctd/6809
Union africaine. 2024. Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle : Mettre l’IA au service du développement et de la prospérité de l’Afrique. Addis-Abeba : Union africaine. https://au.int/sites/default/files/documents/44004-doc-FR_Strategie_Continentale_sur_lIntelligence_Artificielle_3.pdf
Yameogo, Relwende Aristide. 2021. « Intelligence artificielle dans le domaine de la santé en Afrique ». Intelligence artificielle: enjeux et défis pour l’Afrique. ⟨hal-03475945⟩
L’autrice:
Rim Tahri, Étudiante au baccalauréat en science politique, Département de science politique, UdeM
This content has been updated on 10 December 2025 at 15h16.

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