La reconnaissance onusienne du plan marocain pour le Sahara : analyse du succès d’une stratégie diplomatique
Ville d'Imlili, Sahara occidental. Photo de Slim Sacquet
Note n° 19, Lina Al Khatib, Novembre 2025
Le 31 octobre 2025 marque un tournant historique dans l’affaire du Sahara occidental. Depuis la présentation de son plan d’autonomie en 2007, le Maroc mène une bataille de reconnaissance sur tous les fronts. La résolution S/2797/2025, adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies, représente l’aboutissement de près de deux décennies d’efforts diplomatiques, où persuasion, développement et alliances stratégiques se sont combinés pour redéfinir les rapports de force autour du dossier sahraoui.
Pour comprendre l’engouement national et international suscité par ce vote, il convient de remonter dans le temps et de brosser un portrait fidèle de la diplomatie marocaine. La question centrale que pose cet article est la suivante: comment la diplomatie marocaine est-elle parvenue à faire accepter son plan d’autonomie pour le Sahara occidental par une partie croissante de la communauté internationale ?
De la confrontation à l’apaisement
« Le reste du monde ignorait à peu près tout du Sahara occidental jusqu’en 1963, date à laquelle Rabat fit appel aux Nations unies pour réclamer le retour au Maroc de l’enclave d’Ifni » (Abitbol, 2014). La longue et périlleuse décolonisation du Sahara présageait déjà la complexité du conflit à venir. L’Espagne, contrainte à se retirer en 1975, officialisa les termes de son départ à travers les Accords de Madrid. S’ensuivit une période de confrontation régionaleintense. L’entrée en scène de l’Algérie, par la reconnaissance de la République Arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1976, amorça une rupture diplomatique entre Rabat et Alger (Zoubir, 1990) et donna le ton à une relation des plus tumultueuses.
Absence de pourparlers internationaux, tensions grandissantes et isolement progressif : telles furent les caractéristiques principales de la position marocaine à la fin des années 1970. Encore marquée par la Guerre des Sables de 1963, la politique étrangère marocaine à propos du Sahara reposait largement sur la démonstration de puissance militaire. Sa posture défensive matérialisée par la construction du « mur de défense » à partir de 1980, visait autant à contenir les attaques du Front Polisario qu’à consolider un contrôle territorial irréversible (Mundy, 2009). La logique militaire s’essouffla après la décennie 1970, bien que l’armée marocaine demeure solidement implantée dans ce qu’officiellement le Maroc nomme les provinces du Sud.
De l’affront à la négociation
L’un des épisodes les plus marquants du dossier sahraoui demeure le retrait du Maroc de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), à la suite de l’admission de la RASD en 1984. À travers cette décision, Rabat manifeste son indignation et son refus catégorique de toute reconnaissance d’une entité qu’il considère contraire à sa souveraineté territoriale. C’est le début d’une longue période de froid entre le Maroc et le continent africain.
En se retirant de l’OUA, le royaume chérifien s’isole du principal cadre régional de concertation et perd une part de son influence diplomatique. Pendant plus de trois décennies, il adopte une posture de retrait, cherchant à maintenir une présence indirecte à travers la multiplication d’accords économiques. Sa passivité africaine manifeste et son rapprochement rattachement à l’Europe constitue une politique de dernier recours, expliquant ainsi sa vaine tentative d’intégrer la Communauté Économique Européenne en 1987 (Bishku, 2021).
Le statu quo devint cependant intenable car «l’idée selon laquelle son absence des instances décisionnelles de l’Union africaine affaiblissait la position du Maroc (…), constituait le principal argument pour justifier une décision pragmatique impliquant le franchissement de certaines lignes rouges» (De Larramendi et Tomé-Alonso, 2017). Ces fameuses lignes rouges tracées par la diplomatie marocaine en matière de relations internationale, se brisent peu à peu et le dialogue s’ouvre. Un changement de paradigme s’opère : d’une diplomatie de retrait et de confrontation, le Maroc passe à une diplomatie d’ouverture, fondée sur le pragmatisme et la recherche d’alliances durables.
Du bilatéral au multilatéral
À partir du nouveau millénaire, la stratégie marocaine s’appuie sur une conviction simple : il faut d’abord persuader les puissances influentes de son plan d’autonomie avant de chercher l’adhésion des autres pays. Une nouvelle ère diplomatique s’ouvre, marquée par la diversification et la proactivité. Plusieurs domaines deviennent des composantes à part entière de l’approche marocaine, tels que les secteurs financier, religieux, culturel ou encore énergétique. Selon le partenaire, le contexte et ses capacités propres, le Maroc reconfigure ses relations bilatérales afin d’obtenir une légitimation de son plan d’autonomie.
L’objectif n’est plus seulement de défendre sa souveraineté, mais de reconfigurer le rapport de force à travers des alliances ciblées. Le Maroc monte en puissance pour pouvoir paraitre le plus crédible sur la scène internationale. Comme le souligne , la diplomatie bilatérale sous Mohammed VI devient l’un des principaux instruments de la politique étrangère marocaine : les visites royales et ministérielles se multiplient, ciblant à la fois les alliés historiques (États-Unis, France, monarchies du Golfe) et de nouveaux pôles d’influence (Chine, Russie, Brésil). Cette diplomatie s’inscrit dans une logique « multidirectionnelle » (Pulat, 2025), où chaque partenariat vise à consolider la position du Royaume sur le Sahara tout en projetant l’image d’un Maroc émergent, stable et incontournable sur le continent africain.
Née d’une volonté de rompre avec la « paralysie des Nations unies » (Oumansour, 2022), la diplomatie bilatérale marocaine ne se voulait pas une alternative, mais un prolongement pragmatique de la voie multilatérale. Le vote de la résolution S/2797/2025 n’aurait pas été possible sans le travail effectué au niveau micro.
Les rouages d’une stratégie bien huilée
Une analyse approfondie des pratiques diplomatiques marocaines révèle l’élément clé de leur réussite : une double approche, mêlant coercition politique et interdépendance. D’un côté, la diplomatie coercitive, analysée par Allen et Trinidad (2024), repose sur la fixation de lignes rouges non négociables et l’usage mesuré de leviers de pression, autant politiques que migratoires et sécuritaires. À l’image de la doctrine Hallstein étudiée dans les relations interallemandes, Rabat cherche à dissuader toute reconnaissance de la RASD en conditionnant la coopération bilatérale à la reconnaissance implicite de sa souveraineté sur le Sahara.
De l’autre côté, la diplomatie de l’interdépendance devient le pivot d’une stratégie marocaine fondée sur les échanges et les bénéfices mutuels. Le but est de réinscrire la question saharienne dans des logiques de co-développement : projets énergétiques, investissements dans les provinces du Sud, et coopération religieuse et culturelle. Wüst et Nicolai (2023)montrent que le Maroc pratique un soft power reconfiguré, qui sert à légitimer son autorité et à étendre son influence régionale.
Il est important d’insister sur la capacité du Maroc à maintenir un équilibre dynamique entre ces deux aspects. C’est dans cette articulation subtile que réside la solidité de son entreprise. La fermeté souveraine confère au discours diplomatique une crédibilité politique, tandis que l’ouverture économique et culturelle lui donne une portée universelle. En combinant persuasion et partenariat, le Maroc parvient à transformer la contrainte en incitation, et la défense de son intégrité territoriale en un projet collectif de stabilité régionale. Cette complémentarité traduit à la fois une constance dans les principes et une souplesse dans les instruments.
L’avenir post-résolution S/2797/2025
La question qui se pose naturellement après les évènements de ce 31 octobre dernier est la suivante : le conflit est-il achevé ? La réponse est quant à elle plus nuancée. Si la résolution S/2797/2025 constitue une victoire diplomatique majeure pour le Maroc, elle n’entérine pas la fin du différend, mais en redéfinit profondément les contours. Le débat ne porte plus sur la souveraineté, mais sur le degré d’autonomie et les modalités de sa mise en œuvre (Loulichki, 2025). Maintenant que l’ONU appelle à l’élaboration d’une solution définitive sur la « base du plan d’autonomie proposé par le Maroc » (ONU, 2025), ce dernier devra être retravaillé afin de rallier toutes les parties concernées.
Le discours prononcé par le Roi Mohammed VI, dans la foulée du vote à New York, a donné un avant-goût de la suite des choses. Le Souverain y a tendu la main à l’Algérie, rappelant que cette nouvelle phase devait conduire à une issue « sans vainqueur ni vaincu » (Tijani, 2025), fondée sur la coopération, la stabilité et la responsabilité partagée. Reste désormais à observer si cette dynamique d’apaisement pourra réellement se traduire par un rapprochement durable entre les deux voisins.
Bibliographie
Abitbol, Michel. 2014. « Hassan II, “monarque constitutionnel de droit divin” (1961-1999) ». Dans Histoire du Maroc. , 566‑600. Tempus. Paris : Perrin. https://shs.cairn.info/histoire-du-maroc–9782262038168-page-566?lang=fr.
Allen, Stephen, et Jamie Trinidad. 2024. The Western Sahara Question and International Law: Recognition Doctrine and Self-determination. Taylor & Francis.
Bishku, Michael B. 2021. « Morocco and Sub-Saharan Africa: In the Shadow of the Western Sahara Dispute ». Contemporary Review of the Middle East 8 (3) : 273‑89. https://doi.org/10.1177/23477989211017568.
De Larramendi, Miguel Hernando, et Beatriz Tomé-Alonso. 2017. « The return of Morocco to the African Union ». IEMed Mediterranean Yearbook 2017.
LOULICHKI, MOHAMMED. 2025. « LA RÉSOLUTION 2797 DU CONSEIL DE SÉCURITÉ: LA SOLUTION D’AUTONOMIE PLÉBISCITÉE ». POLICY.
MUNDY, JACOB. 2009. « The Morocco–Polisario war for Western Sahara, 1975–1991 ». Dans Conflict and Insurgency in the Contemporary Middle East. . Routledge.
Pulat, Abdüssamet. 2025. « Navigating Foreign Policy Priorities: Leader Diplomacy of Morocco in the Period of King Mohammed VI ». Journal of Asian and African Studies, août, 00219096251359238. https://doi.org/10.1177/00219096251359238.
Wüst, Andreas, et Katharina Nicolai. 2023. « Cultural diplomacy and the reconfiguration of soft power: Evidence from Morocco ». Mediterranean Politics 28 (4) : 554‑79. https://doi.org/10.1080/13629395.2022.2033513.
Zoubir, Yahia H. 1990. « The Western Sahara Conflict: Regional and International Dimensions ». The Journal of Modern African Studies 28 (2) : 225‑43. https://doi.org/10.1017/S0022278X00054434.
L’autrice:
Lina Al Khatib, étudiante à la maitrise, DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, UDEM
This content has been updated on 24 March 2026 at 9h49.

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